Les derniers secrets de l’île de Pâques (vidéo)

D’où sont venus ses habitants ? Comment ont-ils déplacé leurs statues ? Pourquoi leur civilisation s’est-elle effondrée ? Ces vieilles questions continuent de fasciner visiteurs et chercheurs. Et de nouvelles découvertes lèvent le voile sur ces mystères. Voyage sur l’île de Pâques, un des joyaux du Chili.

Des extraterrestres, des hommes-oiseaux, des statues qui marchent… L’île de Pâques, mythique bout de terre de 163 kilomètres carrés, ancré dans l’océan Pacifique à 3 700 kilomètres des côtes chiliennes, n’a cessé de fasciner et d’intriguer depuis que les explorateurs hollandais y ont posé le pied en 1722.

Ce qu’ils ont découvert à l’époque ressemblait en partie au spectacle d’aujourd’hui : une forteresse volcanique rossée par les vagues et hérissée de falaises sombres, sur laquelle veillent des centaines de colosses de pierre énigmatiques. Des moais que les légendes locales surnomment les «marcheurs de rêve». Peut-être pas sans raison… D’où venaient les premiers habitants de Rapa Nui, le nom polynésien de l’île ?

Pourquoi ont-ils bâti ces géants… et surtout comment les ont-ils déplacés ? Enfin, pourquoi leur civilisation a-t-elle périclité ? Des scientifiques pensaient avoir élucidé ces mystères. Or, de récentes découvertes bouleversent ce que l’on croyait savoir.

Leur origine ne fait plus de doute

Après la Seconde Guerre mondiale, l’explorateur norvégien Thor Heyerdahl, persuadé que les Pascuans étaient d’origine précolombienne, tenta de vérifier sa thèse en embarquant depuis les côtes péruviennes à bord du Kon-Tiki, un radeau semblable à ceux des Incas (une civilisation apparue au XIIIe siècle). Sa théorie, publiée en 1952, s’appuyait sur des récits oraux, sur le sens des vents et des courants marins, mais également sur la présence de plantes d’origine sud-américaine ou sur des points communs entre les techniques de pêche polynésienne et précolombienne.

L’expédition du Kon-Tiki fut un succès… littéraire, puisqu’elle a donné naissance à l’un des plus grands récits d’aventures du XXe siècle. Mais pas scientifique. Ainsi, des experts, comme l’archéologue français et chercheur au CNRS Michel Orliac, ont démenti, et parfois moqué, les théories de Heyerdahl, les qualifiant de «vieilleries», puisque le Norvégien reprenait finalement des lubies popularisées au XIXe siècle. Aujourd’hui, plus de doute : les Rapanuis – nom donné aux autochtones de l’île de Pâques – sont bel et bien originaires de Polynésie. Leur langue a des racines marquisiennes.

Leurs massues de bois sculptées, leurs fours traditionnels et leurs pratiques culturelles les plus emblématiques sont eux aussi typiquement polynésiens. Aux Marquises et à Hawaii, on trouve, comme à Rapa Nui, des terrasses de pierre (ahu), et même des statues figurant des ancêtres déifiés, les tiki, cousins miniatures des moais. Le rongo-rongo, l’ancienne écriture hiéroglyphique de l’île, trouve un écho en Polynésie : à Mangareva et aux Marquises, le mot rongo-rongo fait référence à un chant qui énonce la généalogie des chefs coutumiers. Enfin, l’analyse de l’ADN des Rapanuis, réalisée en 1971 et 2008 par Erik Thorsby, professeur en immunologie à l’université d’Oslo, finit par apporter la preuve génétique de leur origine polynésienne.

Marins exceptionnels, les Polynésiens colonisèrent à partir du premier siècle la plupart des terres à l’intérieur du «triangle maori» formé par Hawaii, la Nouvelle-Zélande et l’île de Pâques. Ils pouvaient détecter la terre ferme bien avant de la voir, en scrutant la forme des vagues et des nuages, en suivant les oiseaux…

Dans les années 1930, l’anthropologue d’origine suisse Alfred Métraux établit que ces premiers colons venaient de l’archipel des Marquises, à 3 200 kilomètres à l’ouest de l’île de Pâques. Selon la mythologie polynésienne, le roi Hotu Matu’a et les siens, voguant vers le soleil levant, auraient accosté sur l’unique et minuscule plage d’un caillou volcanique cerné de falaises, qu’ils baptisèrent Rapa Nui, la «grande Rapa». L’île la plus à l’est de l’aire culturelle polynésienne. Et la plus isolée… La terre la plus proche, Pitcairn, où se réfugièrent les mutins du Bounty, se trouve 2 000 kilomètres plus à l’ouest.

Guère étonnant que l’un des noms polynésiens de l’île de Pâques soit «le nombril du monde» (Te pito o te henua) : pour ses premiers habitants, elle devait figurer le centre de toute chose. En 1999, l’anthropologue hawaiien Ben Finney rallia Mangareva à Rapa Nui en dix-sept jours à bord d’un esquif polynésien. En 2011, les chercheurs Wilmshurst, Hunt et Lipo situèrent le débarquement des colons polynésiens vers 1200, après avoir établi que les premiers signes d’agriculture sur l’île dataient du XIIIe siècle.

Sur la sérieuse piste des indiens

Toutefois, les scientifiques ont exploré l’hypothèse d’un contact entre ces premiers habitants polynésiens et d’autres civilisations bien avant l’arrivée des explorateurs européens sur l’île, en 1722. Plusieurs indices leur ont mis la puce à l’oreille : ainsi l’Ahu Vinapu, sur la côte occidentale de l’île, les a toujours intrigués en raison de l’agencement des blocs de pierre qui composent cette terrasse et évoquent l’architecture inca. Mieux : sur les dents de squelettes du XIVe siècle a été détectée la présence de patate douce, un tubercule venu du continent américain. Enfin, une étude approfondie du patrimoine génétique de vingt-sept Rapanuis, publiée en 2012 par le Norvégien Erik Thorsby, démontre qu’ils ont eu, entre 1300 et 1500, des Sud-Américains parmi leurs ancêtres.

Comment ce métissage s’est-il opéré ? «Il y a trois possibilités, explique Valentí Rull, professeur à l’Institut botanique de Barcelone et spécialiste de Rapa Nui. Un voyage depuis les Marquises jusqu’en Amérique du Sud puis à l’île de Pâques. Un voyage de l’Amérique du Sud jusqu’à l’île de Pâques. Un voyage aller-retour de l’île de Pâques jusqu’en Amérique du Sud.» Aussi fou que cela puisse paraître, on sait que de telles pérégrinations ont pu avoir lieu à cette époque : au Brésil, l’analyse de l’ADN de squelettes d’Amérindiens botocudos a démontré en 2014 que deux d’entre eux étaient non pas sud-américains, mais polynésiens !

Autre découverte troublante des équipes de Valentí Rull, des traces d’activités humaines en lien avec une plante native du Chili (Verbena litoralis) suggèrent que l’île aurait pu être habitée vers 450 avant notre ère ! Colons ? Naufragés ? Les chercheurs ignorent encore qui étaient ces premiers insulaires, mais la verveine chilienne indique qu’ils auraient pu venir d’Amérique, bien avant les Incas. Toutefois, ces indices sont très ténus et rien n’atteste leur présence durable. Sont-ils morts ou repartis rapidement ? Le mystère reste entier. Une chose est sûre, à l’arrivée des Polynésiens, en 1200, l’île était déserte.

Quand les moais se sont mis en marche

Lorsque, en 1722, le jour de Pâques, le navigateur hollandais Jacob Roggeveen débarqua, la plupart des arbres de l’île avaient disparu… De cette funeste destinée, le géographe et biologiste américain Jared Diamond chercha à tirer des leçons. En 2005, il publia un ouvrage retentissant intitulé Effondrement. Un plaidoyer écologiste dans lequel le sort de Rapa Nui était qualifié d’écocide. En cause : l’érection des fameux moais, ces immenses monolithes dressés dos à la mer. Emblèmes de l’île de Pâques, ils émerveillent les voyageurs. Et ne cessent d’intriguer.

Comment les Rapanuis les ont-ils transportés depuis la carrière du volcan Rano Raraku, d’où ils ont extrait tous les moais de l’île, jusqu’à la côte ? En moyenne, les colosses mesurent quatre mètres de haut et pèsent douze tonnes, or les anciens Pascuans ne disposaient d’aucun animal de trait.

A cette interrogation, la réponse habituelle était que les bâtisseurs les faisaient rouler sur des rondins. Déplacer ces colosses aurait donc exigé le sacrifice de dizaines d’arbres, mais aussi de l’écorce et des fibres pour confectionner des cordes. Cette théorie a longtemps accrédité la thèse de Jared Diamond, selon laquelle les habitants privèrent peu à peu leur île de ses forêts.

Seulement voilà : la tradition orale sur l’île de Pâques parle de moais qui «marchent». Des farfelus ont voulu y voir le signe de l’intervention d’extraterrestres. Mais en 1982, un chercheur tchèque, Pavel Pavel, décida de prendre cette légende au pied de la lettre. Remarquant que le centre de gravité de ces monolithes, à la base large, au gros ventre et à la tête étroite, était situé très bas, il conclut qu’un moai debout était relativement stable, un peu comme un culbuto. Restait à le démontrer : avec son équipe, il façonna une réplique de moai de 4,5 mètres et douze tonnes. Les hommes lui passèrent des cordes autour du cou et, placés de part et d’autre, ils commencèrent à tirer avec précaution pour la déplacer. Succès.

Encouragés par ce résultat prometteur, trois chercheurs, dont deux Américains et un Rapanui, Carl Lipo, Terry Hunt et Sergio Rapu, ont approfondi la question. Dans leur essai The Statues that walked (2011), ils l’affirment : les moais «marchaient».

A Hawaii, dix-huit hommes ont transbahuté sur une centaine de mètres une réplique de moai, haute de trois mètres et pesant cinq tonnes, en la faisant se dandiner, un peu comme un réfrigérateur lors d’un déménagement. Un argument de poids plaide en faveur de cette théorie : la plupart des moais qui n’ont pas atteint leur destination – et ils sont nombreux – reposent sur le ventre.

Or, étant donné leur bedaine, si les statues avaient été posées sur des rondins, la logique aurait voulu qu’on les allonge sur le dos pour les transporter. «La seule façon d’expliquer la position de ces statues à terre est qu’elles se tenaient debout au moment où elles ont chuté», analyse le professeur Lipo. Selon lui, la forme des statues est justement la clé pour comprendre la façon dont elles étaient transportées : elles ont été sculptées de manière à pouvoir se dandiner. A noter que le plus colossal des moais qui ont été déplacés mesure dix mètres et pèse près de soixante-quinze tonnes !

La «marche» des moais met donc à mal la thèse de Jared Diamond, qui attribuait la déforestation de l’île à l’utilisation intensive de troncs d’arbres… «L’idée que le bois était employé pour déplacer les moais repose uniquement sur des spéculations, estime Carl Lipo. Des hypothèses basées sur le seul fait que les Européens, eux, procédaient ainsi.» Comme les Vikings pour déplacer leurs navires sur le sol, par exemple.

Les rats ont eu raison des forêts

Qu’est-ce qui, alors, a causé la disparition des arbres, avérée par l’étude des sédiments ? D’autres scientifiques ont eux aussi discrédité la thèse de Jared Diamond, comme l’anthropologue hawaiienne Mara Mulrooney. En 2013, après six ans de recherches, elle a affirmé que l’agriculture sur brûlis était partiellement responsable de la déforestation. Mais ses soupçons se sont surtout portés sur… les rats, débarqués accidentellement vers 1200 avec les premiers colons. «L’histoire est banale, précise Carl Lipo.

Le rat polynésien – rattus exulans – a déboisé d’autres îles du Pacifique où il a débarqué ! Plus tard, l’introduction de faucons chiliens par les Européens a permis de s’en débarrasser.» Mais, au XIIIe siècle, sur l’île de Pâques, il n’y avait encore ni chat, ni rapace. Les rongeurs auraient alors proliféré, se gavant de fruits, de graines et de racines, mais aussi d’œufs, détruisant peu à peu la flore et l’avifaune de l’île. La raréfaction des arbres aurait à son tour touché la pêche en haute mer car, sans bois, point de pirogues…

Les aléas climatiques auraient également joué un rôle : l’analyse de sédiments, effectuée en 2014 par le professeur Valentí Rull, montre une longue période de sécheresse entre 1570 et 1720, durant laquelle la population aurait lentement décliné. Mara Mulrooney, elle, avance une autre thèse : avant l’arrivée des Européens, les Rapanuis auraient déployé des trésors d’inventivité afin de restaurer leur environnement dégradé. Et ils y seraient parvenus : «Ils ont amélioré les rendements agricoles avec des jardins de pierres, explique-t-elle.

Ces pierres protégeaient les plantes du vent, réduisaient l’évaporation et les écarts de température, limitaient l’érosion. La population ne s’est effondrée qu’après 1722, avec l’arrivée des nouveaux colons.» La chercheuse n’est pas la seule à plaider pour ce scénario. «Je crois que l’écocide est surestimé, estime l’anthropologue américain Christopher M. Stevenson.

Les Rapanuis ont abandonné des terres devenues improductives en raison de variations climatiques à partir du XVIIesiècle, et l’île n’était pas un endroit idéal pour vivre. Mais il n’est même pas certain que ces difficultés aient été suffisamment critiques pour provoquer l’effondrement de la société.» Comme il l’explique dans une étude parue en 2014, c’est surtout du contact avec les Européens que les Rapanuis auraient pâti.

Des lames d’obsidienne pour jardiner

Une autre thèse est contestée : l’idée que cette société aurait, au XVIIesiècle, après avoir détruit son environnement, sombré dans la guerre à outrance. La tradition orale évoque, il est vrai, une lutte sans merci entre les deux tribus de l’île, les Courtes Oreilles et les Longues Oreilles. Selon ces récits, les premiers, dominés par les seconds et contraints par eux de sculpter et de transporter les moais, se seraient rebellés et auraient massacré leurs rivaux jusqu’au dernier, brûlant les corps dans un fossé près du volcan Poike. Légende ou réalité ? Les chercheurs sont sceptiques. «Ces conflits ne sont pas confirmés par l’archéologie, dit Mara Mulrooney. Par exemple, on ne trouve pas trace du fossé où les Longues Oreilles auraient été exterminés.»

En outre, les vestiges de mata’a, des lames d’obsidienne dont l’abondance a longtemps été considérée comme la preuve d’une violence endémique, n’auraient pas été des pointes de lances, mais de simples outils pour la sculpture ou le jardinage. Dans les sociétés guerrières, explique Carl Lipo, «les armes sont optimisées pour tuer, elles sont pointues afin de percer les organes vitaux.

Le fait que les mata’a ne soient presque jamais pointues indique qu’elles n’étaient pas destinées à un usage violent. La meilleure preuve est que, lorsque des Rapanuis se sont battus contre des Européens (aux XVIIIe et XIXesiècles), ils leur ont jeté des pierres, mais n’ont pas utilisé de mata’a

De son côté, le professeur Stevenson souligne qu’il n’existe «aucune trace de fortifications» sur cette île volcanique où les pierres sont pourtant omniprésentes. Or des clans guerroyant en permanence n’auraient pas manqué de se barricader.

Maladies, esclavage… Une banale horreur

Plutôt que d’un «écocide», les Rapanuis auraient été victimes d’un choc colonial tragiquement banal, comme tant d’autres peuples du Pacifique et des Amériques, balayés par les fusils, l’esclavage et la petite vérole. Après leur arrivée en 1722, les marins néerlandais tirèrent sur les «sauvages».

Selon les estimations que fit Jacob Roggeveen à l’époque, l’île aurait compté 2 000 à 3 000 habitants. Et sans doute plus car de nombreux Rapanuis se cachèrent dans des grottes jusqu’à ce que les intrus remettent les voiles, une dizaine de jours après leur tonitruante entrée en scène. Le professeur Stevenson rappelle qu’en 1770 l’expédition espagnole de González de Ahedo introduisit des épidémies, contre lesquelles le système immunitaire des insulaires était sans défense. Le comble de l’horreur fut atteint en 1862, quand des trafiquants d’esclaves déportèrent 1 500 Pascuans dans les mines du Pérou, où les malheureux furent décimés par les maladies et les mauvais traitements. Grâce à l’intervention du consul de France à Lima, la demi-douzaine de survivants fut libérée et rapatriée à Rapa Nui.

Ces miraculés, porteurs sains des microbes du continent, les transmirent à leur peuple. Seules 111 personnes en réchappèrent. Les scribes de l’île moururent lors de ces épidémies et la signification de l’écriture rongo-rongo se perdit, peut-être à jamais. Les chercheurs continuent de l’étudier mais ne parviennent pas à la déchiffrer. L’écrivain Pierre Loti, en visite sur l’île en 1872, décrivit les squelettes qui jonchaient le sol.

Résultat d’épidémies qui laissèrent trop peu de survivants pour enterrer les morts, dont les cadavres étaient par ailleurs contaminés. Aujourd’hui encore, alors que l’île compte 6 000 habitants, les jeunes, fiers de leurs racines, évoquent avec amertume ce chiffre de 111, symbole de l’hécatombe qui a failli annihiler leur peuple.

La thèse de l’effondrement serait donc obsolète. «C’est une vue de l’esprit, basée sur des données paléo-écologiques incomplètes, conclut le professeur Valentí Rull. Le public, la recherche, les médias ont été aveuglés par leur volonté d’ériger Rapa Nui en symbole de l’humanité destructrice de son environnement. » La réalité serait celle d’une société qui, loin de se suicider en gaspillant ses ressources, a au contraire cherché à s’adapter face aux périls.

Aujourd’hui encore, les Pascuans sont conscients de la nécessité de protéger leur île. En 2015, face aux ravages de la pêche industrielle, ils ont obtenu du gouvernement chilien la création d’un sanctuaire marin de plus de 600 000 kilomètres carrés autour du «nombril du monde».

(Source : GEO)

>> Pour aller plus loin : PHOTOS – Les derniers secrets de l’île de Pâques

Publicités

Une réflexion sur “Les derniers secrets de l’île de Pâques (vidéo)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s