Le tatouage pour guérir l’esprit

1Réapprendre à aimer son corps, accepter le passé mais aussi soigner des douleurs bien physiques, c’est ce qu’une aiguille et un peu d’encre semblent capables d’accomplir. Et si le tatouage guérissait, quel serait son mode de fonctionnement ? Tour d’horizon d’une pratique millénaire pourtant méconnue.

Il y’a quelques semaines à Paris débutait l’édition 2016 du Mondial du Tatouage. Dans la Grande Halle de la Villette, 32 000 visiteurs et 350 artistes venus de toute l’Europe se réunissaient autour de leur passion commune. Si les styles et les motifs changent d’un stand à l’autre, les questions sont quant à elles souvent les mêmes : « Mon dessin est-il adapté à cette partie du corps ? », « Combien de temps pour la cicatrisation ? » « Et…c’est dangereux pour ma santé ? ». Pour certains en effet, tatouage rime avec risques sanitaires, cicatrisation difficile, interdiction d’exposer sa peau au soleil… Pour d’autres en revanche, le tatouage est un véritable outil de guérison.

Lorsque l’on aborde la question du tatouage thérapeutique avec quelques visiteurs, les réponses sont davantage d’ordre psychothérapeutique. Une jeune femme nous explique : « Mon premier tatouage a été une manière de me réapproprier mon corps. Je l’ai fait trois ans après un accident de la route qui m’a laissé une cicatrice le long de la jambe. Ce qui était au départ une partie du corps que je voulais cacher est devenu une fierté ». Donner à voir autre chose que les séquelles d’une souffrance passée. Mais selon certaines cultures, le tatouage est aussi un remède à des maux bien physiques tels que les rhumatismes ou les douleurs dorsales. Alors le tatouage, médicament du corps et de l’esprit ?

Le Sank Yant, un tatouage pour l’esprit

Clémence, une jeune femme de 27 ans rencontrée au Mondial du Tatouage, porte en haut du dos un Sak Yant, un tatouage traditionnel Thaïlandais. En voyage à Chiang Mai en 2014, elle raconte : « Ce voyage avait déjà pour moi un enjeu thérapeutique. C’était une période assez difficile, j’avais besoin de m’éloigner de mon quotidien et de me poser les bonnes questions.

Je savais avant de partir que je voulais me faire tatouer et on m’avait conseillé un temple, le Wat Nkong Khaem». Durant les longues heures d’attentes, Clémence avoue avoir eu quelques hésitations. Les règles d’hygiène occidentales ne peuvent être respectées dans de tels lieux et bien souvent, l’aiguille servant à tatouer est seulement passée à l’alcool avant d’être à nouveau utilisée sur d’autres personnes. Les risques liés à l’absence de normes sanitaires sont donc à prendre sérieusement en considération avant de se lancer…

Une manière de me réapproprier mon corps…

Le moine qui reçoit Clémence se nomme Phra Ajarn Dton Tanawiiro. Après avoir fait ses armes dans le célèbre temple Wat Bang Phra à Nakon Pathom – un temple aujourd’hui très fréquenté pour ses moines tatoueurs et que certains trouveront assez éloigné de l’authenticité recherchée – Phra Ajarn Dton Tanawiiro a décidé de poursuivre l’exercice de son art dans le sud du pays. Après 17 ans de pratique et des centaines de tatouages exécutés, il a ce jour-là la responsabilité de trouver le motif de Clémence, en fonction de ce qu’il perçoit de sa personnalité.

Vient ensuite le moment du tatouage, « douloureux, mais pas plus qu’un tatoo fait ici », dans le silence et le recueillement. «Pendant tout le processus, la rencontre avec le moine, le tatouage et le rituel de bénédiction, j’ai senti que j’étais au bon endroit, au bon moment. A la fin de la séance, j’ai pu voir mon tatouage et on m’a expliqué sa signification. Il devait m’aider à retrouver une douceur innée dont je m’étais éloignée, à me recentrer. Cette recommandation me parlait bien sûr, mais on a insisté sur le fait que cette sérénité était vraiment ancrée en moi, dans mes gènes, dans mon prénom… ce qui m’a assez impressionnée sachant que le moine ne savait bien entendu pas ce que pouvait signifier Clémence en Français ! »

Lutter contre les douleurs chroniques

A quelques kilomètres de là, au Myanmar, le tatouage fait entièrement partie de la pharmacopée locale. Dans son livre Spiritual Skin : Magical Tattoos and Scarification, l’anthropologue et historien de l’art américain Lars Krutak raconte comment une congrégation de guérisseurs baptisés les Maîtres de la Voix Supérieure soignent les problèmes de digestion ou d’articulation grâce au tatouage. Fondée à Bago, à 80km au Nord-Est de Rangoun, la capitale, la congrégation des Maîtres de la Voie Supérieure associe bouddhisme traditionnel et cultes animistes locaux afin de prodiguer différents types de soins.

Pour leurs tatouages, les Maîtres de la Voie Supérieure n’ont pour outils qu’une simple tige de roseau taillée et une encre réalisée à partir de plantes médicinales et de fleurs non-parfumées. Selon les symptômes exprimés par le patient, ils tatouent sur différentes parties du corps des symboles ou de simples petits points destinés à apaiser définitivement toutes sortes de douleurs. La durabilité des effets thérapeutiques serait, selon les moines que Lars Krutak a rencontrés, liée au rôle joué par le pigment laissé sous la peau qui permettrait d’empêcher les énergies négatives d’accéder au corps et à l’âme du patient.

Cette technique est pratiquée depuis des millénaires au Myanmar, mais on retrouve également des traces de son existence en Europe. Pour trouver plus d’informations sur ces guérisseurs extraordinaires, vous pouvez également vous procurer le deuxième tome de Médecine d’ailleurs, dans lequel Bernard Fontanille, auteur et médecin urgentiste, consacre un excellent chapitre aux Maîtres de la Voie Supérieure.

Une pratique millénaire

Vous souvenez-vous d’Ötzi, « l’homme des glaces » découvert au début des années 90 sur la frontière entre l’Autriche et l’Italie? Figurez-vous que cet homme dont le décès est estimé à -3255 av. JC porte les plus anciens tatouages thérapeutiques recensés dans le monde. En effet parmi les 57 points et traits observés sur son corps, 80% d’entre eux correspondent aux points d’acupuncture traditionnels utilisés pour traiter les rhumatismes, affection dont Ötzi était atteint. D’autres tatouages correspondent aux méridiens sollicités pour lutter contre les problèmes digestifs. Selon Lars Krutak, il s’agit de la preuve que cette technique curative s’est développée au même moment à différents lieux sur la planète, et qu’elle ne s’est donc pas diffusée depuis un endroit précis. De là à parler de savoir universel inconscient, il n’y a qu’un pas…

Le tatouage, une acupuncture durable ?

Les effets thérapeutiques semblaient fonctionner…

Cette technique vous rappellera certainement celle de l’acupuncture. Cependant si elle repose sur la même conception de la médecine, ses effets semblent davantage durer dans le temps. En 2011 à l’occasion du 20ème anniversaire de la découverte d’Ötzi, un tatoueur danois dénommé Colin Dale a mené l’expérience suivante. Il a reproduit les tatouages de l’homme des glaces sur David Schütze, un client notamment atteint d’asthme, de rhumatismes et de maux de têtes chroniques. Trois mois après le tatouage, ses symptômes avaient pour la plupart disparu. L’acupuncteur Irg Bernhardt l’a ensuite ausculté et a admis que ce tatouage correspondait à environ 15 séances d’acupuncture classique, et que les effets thérapeutiques semblaient fonctionner sur du plus long terme, sans que l’on puisse véritablement l’expliquer.

Afin de savoir si l’art du tatouage pouvait avoir une action thérapeutique au regard des règles de l’acupuncture traditionnelle, nous avons demandé à Esteban de Galamus, praticien en acupuncture traditionnelle chinoise à Paris et diplômé du CCREAT (Centre Culturel de Recherche et d’Etude en Acupuncture Traditionnelle) de nous éclairer : « Bien que certaines expériences aient été menées au Danemark par un tatoueur et vérifiées par un unique acupuncteur, l’expérience me paraît trop aléatoire et isolée pour pouvoir affirmer que le tatouage tel que pratiqué aujourd’hui puisse avoir un quelconque effet thérapeutique, je serais même poussé à penser le contraire ! En revanche, je n’écarte pas la possibilité, dans le cas d’une technique de tatouage parfaitement encadrée selon des règles thérapeutiques précises associant les connaissances de l’acupuncture, de la pharmacopée, de la radionique, puisse avoir une action thérapeutique, il faudrait tenter l’expérience, avec plusieurs patients, et le faire vérifier par plusieurs thérapeutes, y compris des médecins. »

Affirmer que le tatouage a une portée thérapeutique peut sembler excessif, car de nombreux facteurs entrent en compte : emplacement du tatouage, composition de l’encre, respect des normes d’hygiènes… Mais à l’heure où la médecine occidentale traditionnelle est remise en question à différents niveaux, il pourrait être intéressant de rester ouvert aux futures recherches qui pourront être effectuées dans ce domaine.

(Source : INREES)

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