Un archéologue remet en cause le site antique le plus célèbre de France.  

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A l’aube de l’inauguration du Muséoparc sur le site d’Alise-Sainte-Reine, un archéologue lyonnais, Pierre André, lance un pavé dans la mare. Il résume sa thèse par une boutade: «La statue de Vercingétorix a été érigée à l’emplacement de la tente de Jules César.» Les lecteurs d’Astérix le savent: la localisation d’Alésia reste controversée. La grande majorité des archéologues estiment que c’est à Alise-Sainte-Reine que Vercingétorix se réfugia en 52 av. J.-C. Jules César assiégea et soumit le chef des Gaulois coalisés. Ce qui permit à Rome d’annexer la Gaule.

Selon Pierre André, le site d’Alise, fouillé depuis des générations, ne serait pas la ville gauloise d’Alésia, mais le camp de César. Quant au site d’Alésia, il se trouverait à trois kilomètres au sud sur une colline située sur la commune de Pouillenay. Pierre André vient d’envoyer une étude au Service régional d’archéologie de Bourgogne. Un sujet sensible puisque Alise-Sainte-Reine est devenu le haut lieu archéologique et identitaire français depuis Napoléon III. Le Lyonnais a des arguments à avancer: il se base sur la lecture minutieuse de La guerre des Gaules de Jules César, qui donne des indications précises. Elles ne collent pas toujours avec les interprétations des archéologues.

Une colline élevée

«Alésia était située sur le sommet d’une montagne, dans une position si élevée qu’elle ne pouvait être prise que par un siège en règle.» La description par César de la colline d’Alésia ne correspond pas au site d’Alise. Il n’est inaccessible que dans sa partie ouest et partiellement sud, où se dresse une petite falaise. Le reste de la colline est en pente douce.

Ce n’est pas le cas de celle de Pouillenay, où des à-pics de 10 à 25 mètres entourent de toutes parts un vaste plateau. Et, sur ce plateau jamais fouillé, Pierre André a trouvé des murs et des murailles en pierre sèches. Certaines sont préhistoriques, d’autres pourraient remonter à l’époque gauloise. Il a pu identifier deux portes dans une muraille bien conservée où passent des chemins muletiers.

Le camp de César

Jules César raconte qu’il construit d’abord un camp. Ce site occupe un «circuit de10 000 pas», soit 14,8 kilomètres de circonférence. Les archéologues n’ont jamais mis la main sur ce camp. Pierre André fait une hypothèse audacieuse: autour de la colline d’Alise se trouve un rempart romain. Il est considéré comme la ligne de siège de Jules César face à Alésia. Pour Pierre André, il s’agit au contraire du rempart du camp de César. Et ça tombe bien: son périmètre ferait entre 12 et 14 kilomètres.

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La colline d’Alise, loin d’être assiégée, constituerait le cœur du camp césarien. Elle devint ville ensuite, au Ier siècle ap. J.-C. Selon l’historien du IVe siècle Florus, César incendia Alésia. A la faveur de la paix romaine, les habitants auraient déménagé sur ce site plus facile d’accès. Les archéologues n’ont d’ailleurs pas mis au jour la couche de cendres qu’aurait dû laisser l’incendie. Selon Pierre André, le camp fut ensuite agrandi. Un second rempart plus large de 500 à 600 mètres a été interprété par les archéologues comme un rempart de César pour se défendre contre les renforts gaulois (250 000 hommes) venus secourir en vain Vercingétorix assiégé.

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Pour l’archéologue lyonnais, il s’agit d’une extension, d’un périmètre de plus de 15 kilomètres, destinée à assurer une meilleure qualité de vie et à intégrer des fortins d’abord situés à l’extérieur du camp. César disposait de 60 000 soldats et de nombreux serviteurs. Il lui fallait un vaste espace. Selon Pierre André, César fit en outre construire un camp de plaine pour la cavalerie. Un fossé inexpliqué, signalé au XVIIe siècle par Cassini, marquerait la limite occidentale de ce second camp. Cela expliquerait pourquoi l’armée de secours attaque d’abord César par l’ouest, et non par le sud comme l’exige la vision traditionnelle du site.

La ligne de siège

Après avoir établi son camp, César décida d’entourer la ville d’Alésia pour affamer les80 000 hommes de Vercingétorix. Dans un premier temps, il creuse autour de la ville un fossé préventif «large de 20 pieds» (6 mètres). Pierre André est convaincu d’avoir trouvé le tracé de ce fossé bien visible sur la carte, sous la forme d’un chemin ou d’une trace le long de la montagne de Pouillenay. Derrière ce fossé, César construisit un double rempart: un vers l’extérieur pour repousser l’armée de secours et l’autre vers l’intérieur pour affamer Vercingétorix. Cette ligne, entourée de part et d’autre de deux fossés, faisait, selon César, 14 000 pas, près de 21 kilomètres. Un périmètre qu’on ne retrouve pas à Alise-Sainte-Reine, mais qui correspond à l’encerclement de Pouillenay.

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Pierre André a reconstitué ce tracé et trouvé à deux endroits des traces qui correspondraient à ces fortifications, étroites afin que les assiégeants puissent passer d’un côté à l’autre. Entre les deux, juste la place pour des tours d’où les balistes pouvaient tirer du côté d’Alésia et de celui des renforts. La thèse traditionnelle d’Alise implique que les Romains courent500 mètres pour parer à une attaque venant de l’autre côté.

La thèse de Pierre André expliquerait un passage de l’historien Plutarque, qui raconte aussi Alésia: selon lui, les Romains qui assiégeaient Vercingétorix ne se rendirent pas compte que le camp de César était attaqué au nord par les renforts. Selon cette nouvelle hypothèse, la distance entre les deux endroits est en effet considérable.

Même si la construction de Pierre André paraît plus fidèle aux sources, elle reste une hypothèse. Elle ne pourra pas être confirmée ou infirmée sans fouilles…

Riposte

Conservateur en chef du patrimoine chargé du Musée Alésia, Claude Grapin ne se laisse pas ébranler par la thèse de Pierre André, qu’il assimile à un «délire». «Sa réflexion se base beaucoup trop sur les cartes et pas assez sur le dossier archéologique d’Alise-Sainte-Reine. En n’utilisant que quelques éléments et pas d’autres, sa démonstration n’est pas complète.» Pour lui, le doute n’est pas permis. «La première ligne de défense est une ligne de blocage. Elle ne comporte pas de portes et on a trouvé un glacis (ndlr: réseau de pièges) à l’intérieur, donc tourné vers l’oppidum gaulois sur la colline d’Alise, conformément au texte de César.»

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Autant dire que chaque bord campe sur ses positions… Claude Grapin minimise les différences d’escarpements entre la colline d’Alise et celle de Pouillenay – dont il assure que les photographies aériennes qui en ont été prises ne donnent «presque rien». Il souligne d’ailleurs que l’équipement lourd des légionnaires romains leur permettait difficilement l’assaut des pentes. Au passage, il revalorise également la qualité des fouilles effectuées sous Napoléon III, souvent critiquées par les détracteurs d’Alise.

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Interrogé sur l’écartement important (parfois de plus de 600 m) entre les deux lignes de défenses censées entourer le camp gaulois, Claude Grapin estime que César avait assez de soldats pour garnir chaque côté et insiste sur les besoins en place du campement romain. «Le train de l’armée était colossal. Chaque légion comporte 4500 hommes, et l’armée de César en comptait 10 ou 12. Chacune nécessite 2000 à 2500 bêtes de somme pour l’équipement. Sans compter les valets d’armes, les bêtes de réserve pour la cavalerie, les esclaves et toute l’administration de César, avec ses archives, dont il ne se séparait pas…»

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Il n’est pas sûr que l’argument parle en faveur de sa thèse. Imaginons ce beau monde (estimation à la louche: 90 000 hommes et 30 000 bêtes, sans compter les Gaulois entourés) enfermé dans une sorte de double enclos avec des mouvements de troupes incessants… «Ce dispositif de double siège est extrêmement rare dans l’Antiquité, Alésia en est le seul épisode dans l’histoire.» Un caractère d’exception qui permet aussi une grande marge d’interprétation(s).

(Source : 24 Heures)

Le site d’Alésia, revu et corrigé 

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